mars 05

Véronique Grenier   Chroniqueuse et enseignante

C’est la faute de mon père.

Quand j’étais p’tite, il exigeait trois arguments valables pour peu importe ce que je lui demandais. Trois. Je me vois encore me « préparer » quand j’avais quelque chose à demander. Degré zéro de la spontanéité. Avant de savoir écrire, j’essayais de tenir les arguments dans ma tête, les répétais pour ne pas les oublier. Quand j’ai su aligner des mots, je faisais des listes pour choisir les meilleurs. Ouais. Ça te marque une personnalité. Et tu développes aussi rapidement des affinités avec la rhétorique. Le plaisir de convaincre. Celui d’échanger, de dialoguer. De penser. Si on ajoute à ça, le fait que n’ayant pas tant d’amis, je lisais un peu tout le temps. Ça fait un genre d’individu qui a beaucoup de plaisir avec la vie de l’esprit.

Mais je ne me destinais pas pantoute à la philosophie. Je souhaitais faire des études utiles, des études qui me donneraient des outils pour être pertinente socialement. Du droit. Et j’y pensais avec un serrement au cœur. Justice, défense de la veuve et de l’orphelin. Me suis plutôt ramassée en littérature, parce que j’avais aussi des affinités avec les mots, j’y ai erré un moment avant de finalement plonger dans des études en droit et relations internationales. Il m’arrive d’avoir des idées fixes. Mais je n’y étais pas bien.

J’avais toujours en tête, cette préoccupation du fondement de, du pourquoi de, ce souhait aussi de comprendre mieux tout ce qui m’entourait. Et cette phrase de mon premier professeur de philosophie : « Toi, tu devrais étudier en philosophie. ». Je l’avais alors reçue comme une blague, mais c’en n’était pas une. Il était sérieux. Je lui avais fait un sourire poli en me disant « Yeah. Right. ».

Cela fait que. Mon malaise grandissant, j’ai fini par assumer. Me suis inscrite au baccalauréat en philosophie. Et malgré la réception plutôt mitigée de mon entourage (« Tu vas faire quoi avec ça? », « T’as pas l’impression de te gaspiller? », « Isssssh… », « Me semble que tu pourrais faire plus… », « C’est quoi, ça, la philosophie? »), mon intérieur trépignait bin’que trop quand je lisais les titres de cours pour que je doute de mon choix. Et ça été l’une des meilleures décisions de ma vie. Rien-de-moins. Je me sentais à ma place, les mots en grec ancien, en allemand, en latin, les concepts, les auteurs, tout ça me parlait ben fort. J’avais constamment des émotions intellectuelles. Je vivais des déconstructions de tout ce que je pouvais être, j’avais des crampes au cerveau, je ne comprenais plus rien à rien, par moment. Et j’aimais ça. Beaucoup. L’ébranlement. Et l’extase, parfois, d’avoir saisi une affaire, vu un lien.

Je ne savais pas tant ce que je voulais faire avec ces études. J’hésitais entre une carrière universitaire (j’étais optimiste) ou la diplomatie. Puis, il y a eu ce collègue qui a été embauché au cégep pour y enseigner la philo et il en parlait avec tellement d’enthousiasme et de joie et de pétillant dans les yeux que j’ai fini par me dire que peut-être que ce serait bien. Que peut-être que je pourrais aimer ça. Ça ne m’aura pris que quelques secondes devant ma première classe, et douze « pepi » nerveux avant de la rencontrer ladite première classe, pour avoir ce coup de foudre, ce grand sentiment d’être à la bonne place et d’y faire la bonne chose.

Je suis privilégiée de pouvoir penser avec eux, les p’tits. On regarde le réel, ensemble, les mots, la manière de les agencer, comment s’articuler l’idée, la défendre, la justifier. On pense l’humain, l’agir, le monde, la vie. On se donne des filtres pour tamiser l’existence, analyser les discours.

La précarité m’a amenée à devoir explorer d’autres domaines. Je n’ai pas de tâches à toutes les sessions. La philosophie étant une discipline qui t’aide à t’organiser la pensée, à pouvoir être efficace intellectuellement, ce qui s’y apprend se transmet aisément à d’autres milieux. J’ai pu, notamment, être chargée de projet dans un organisme communautaire, chroniqueuse à l’émission matinale estrienne de Radio-Canada et dans l’hebdomadaire sherbrookois La Nouvelle, blogueuse à Urbania et bientôt auteure d’un essai sur la santé mentale qui paraîtra chez Boréal. Et il a de la philo dans tout ces ça.

Je dois avouer que je suis plutôt, voire très, heureuse, de mes études en philosophie. Que je suis loin d’en être gênée. J’en mesure la pertinence et la nécessité à tous les jours. Comme enseignante, certes, mais aussi comme maman, féministe, citoyenne, personne-qui-consulte-les-médias, personne-qui-vit-des-choses, personne-qui-s’indigne, moi-dans-son-tout-court. C’est un coming-out fait avec le sourire grand et les mains qui gesticulent dans tous les sens. Me suis garrochée dehors du placard, en fait. Y’a pas de honte à aimer les idées. Ce sont elles qui mènent le monde. Mieux vaut savoir quoi faire avec elles.

Véronique Grenier
Baccalauréat en philosophie