février 21

Nicolas Paradis   Enseignant de philosophie

Un philosophe, ça fait quoi?

Si tu pensais devenir philosophe, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi.

La bonne nouvelle, c’est qu’au fond, le philosophe ne fait pas grand-chose d’autre que ce qu’on fait tous par moments : s’étonner, se poser des questions dont les réponses nous apparaissaient évidentes, s’obstiner, évaluer les opinions des autres (souvent des « autres » en position d’autorité), douter, trouver des critères qui permettent de résoudre les débats…

C’est peut-être un peu pour ça qu’il peut sembler difficile d’expliquer un ce que fait un philosophe. Ça peut être intimidant, une personne qui s’attribue comme profession de faire les mêmes actes que tous accomplissent tous les jours, mais de les faire de la bonne façon. Pas de problème de modestie ici, tu l’auras remarqué.

(Et je garde la mauvaise nouvelle pour la fin.)

La philosophie c’est ça : te poser des questions dont les réponses semblaient évidentes, jusqu’au moment où la réponse évidente n’est plus si évidente que ça. Ça arrive à tout le monde. Le but de ta vie, c’est quoi? Sous-entendu, toi, tu vas te sentir comblé si tu as une job payante et de la place sur tes cartes de crédit? Et si tu n’es plus certain de te sentir comblé, pourquoi ne le serais-tu pas?

Moi, à défaut de savoir ce que je voulais faire dans la vie, je me suis demandé d’abord ce que je voulais faire à l’université. Comme j’avais une relation tumultueuse avec les mots, la communication semblait aller de soi.

Sauf qu’après trois ans et un baccalauréat en communication, je ne savais toujours pas plus ce que je voulais faire dans la vie. C’est parce que je ne m’étais pas posé la bonne question que j’ai d’abord atterri dans une job corporatiste.

(Tu peux continuer de lire, l’histoire finit bien.)

Je ne m’étais pas demandé ce que je voulais faire, mais plutôt ce que j’aimais faire. Et j’aimais les mots. Alors je suis devenu responsable de « bullshiter » des clients par écrit. Avec des mots pour me tenir compagnie. Alors si tu es malheureux dans ton rôle de serveur, ou de faiseur de sandwichs, l’autre bonne nouvelle c’est qu’il n’est pas trop tard.

Te poser une question n’était qu’un premier pas. Car ce sont les questions qui sont importantes. Même si les réponses vont te combler davantage. Les pas suivants sont parfois plus douloureux. Et difficiles.

J’ai renoncé à un salaire plus qu’acceptable pour de longues études de paumé. J’ai dit adieu prestige du monde corporatiste. Ils ne sont pas nombreux, les portefeuilles bien garnis qui claqueraient de gros montants pour la philosophie. J’ai dû quitter le monde de l’artifice pour un monde du contenu (ici, si je voulais me la jouer, je pourrais comparer ma démarche à celle de Platon, mais je vais me garder une petite gêne.)

Et la mauvaise nouvelle dans tout ça? Eh bien, la mauvaise nouvelle, c’est qu’en fin de compte, avec tous tes efforts et après toutes tes études, je ne suis pas certain que tu seras plus philosophe. Tu auras sans doute appris à faire de la philosophie. Mais moi, je ne me présente jamais comme philosophe.

Je me présente comme enseignant. Et comme une personne comblée. Je trouve ça pas pire comme fin. (Je t’avais dit que ça finissait bien.)

Nicolas Paradis
Baccalauréat en communication
Maîtrise en philosophie