Texte de conclusion – Serge Tisseur

Un des participants de notre campagne, Serge Tisseur, a pris la peine de rédiger un beau texte de conclusion pour notre campagne. Nous le publions ici. Merci!

 

Les philosophes ne viennent pas d’une autre planète

Les nombreux témoignages livrés dans le cadre de cette campagne ont attesté qu’un diplôme en philosophie a de la valeur et que les diplômés en philosophie sont appelés à jouer des rôles importants dans la société. Il y a cependant un point sur lequel je crois qu’il faut insister : la philosophie, en raison de son degré élevé d’abstraction, peut donner l’impression d’être déconnectée de la réalité et les diplômés de philosophie passent souvent pour des êtres vivant sur une autre planète. Cette perception est largement répandue dans l’opinion des gens et une campagne de relations publiques comme celle-ci arrive à propos. Si j’interviens à nouveau, c’est parce qu’il faut faire comprendre que les philosophes vivent dans le même monde que le reste de l’humanité. S’ils ont une spécificité, ce n’est pas parce qu’ils vivent dans une autre réalité, mais parce qu’ils voient la réalité d’un autre œil. En somme, c’est une question de perspective. Je tâcherai d’expliquer ce point dans ce qui va suivre.

 

C’est toujours risqué de catégoriser les gens, mais il faut parfois le faire afin de mieux comprendre. On fera les nuances plus tard. À force de lire les grands philosophes (je suis bien loin de les avoir tous lus) et d’enseigner la philosophie, j’ai fini par comprendre qu’il y a des gens pour qui le monde est un point d’arrivée et d’autres pour qui c’est un point de départ[1]. Les philosophes se rangent plutôt dans la deuxième catégorie. Cela ne fait pas d’eux de meilleures personnes dans la vie, mais nous montre qu’il existe une façon de penser qui n’est pas celle que partagent la majorité des gens et à laquelle il faut prendre le temps de s’habituer. Alors pas de précipitation et commençons par le commencement.

 

La façon naturelle de penser est ce que j’appellerais l’esprit pratique. Il n’est pas vrai de dire que les gens pratiques ne réfléchissent pas ou ne raisonnent pas. Bien au contraire, ils pensent et leur pensée est tournée vers l’action : que convient-il de faire? Les événements arrivent et souvent ils ne dépendent pas de notre volonté. Nous devons les accepter et, comme on dit, vivre avec. C’est la vie. Mais la vie est faite aussi d’événements qui dépendent de nous. Dans ce cas, nos choix sont libres, mais ils ont des conséquences que nous devons tout autant accepter et intégrer. De toute manière, c’est vivre sa vie qui importe et la question qui préoccupe chaque être humain dans le fond de son âme est celle des moyens à mettre en œuvre pour y arriver de la meilleure façon possible. Dans cette perspective, le monde est alors un point d’arrivée, c’est-à-dire qu’il faut s’y adapter, faute de quoi on risque d’être malheureux. Les gens pratiques, c’est-à-dire presque tout le monde, ont cette façon de penser et la partager n’est pas forcément le signe qu’on ne réfléchit pas ou qu’on ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Mais ne nous enfonçons pas tout de suite dans les nuances. Nous y reviendrons.

 

Je disais que les philosophes ont une autre façon de penser. Mais d’abord qu’est-ce qu’un philosophe? Ce n’est pas la première fois que la question se pose et ma réponse n’est qu’une petite goutte dans l’océan de toutes celles qui ont été avancées à venir jusqu’à maintenant. Je tiens à préciser qu’on ne naît pas philosophe, mais qu’on le devient. Au départ, les philosophes les plus illustres ont d’abord été des gens ordinaires qui sont venus au monde, ont grandi et ont fait leur vie du mieux qu’ils ont pu. Socrate, par exemple, était un artisan et plus spécialement un sculpteur. Aristote pratiquait la médecine. Spinoza taillait des verres de lunettes et Marx, lui, faisait du journalisme. Bref, aucun de ces personnages n’était philosophe au départ. Comment le sont-ils devenus? Chacun a eu sa propre histoire, mais tous ont en commun une attitude qu’ils ont développée avec le temps et qui consiste à voir le monde non plus comme un point d’arrivée, mais comme un point de départ. Voir le monde comme un point de départ suppose qu’on ne prend pas les choses pour acquises et que la pensée se tourne vers quelque chose qui dépasse le souci de ses affaires personnelles. De pratique qu’elle était, la pensée devient théorique et se lance dans une recherche de sens. Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien? Pourquoi vivons-nous? Y a-t-il un ordre dans les choses ou n’y a-t-il que du hasard? Que devons-nous faire pour vivre une vie honnête et heureuse? Des questions comme celles-là ne nous éclairent pas dans la conduite de nos affaires personnelles, mais elles nous font découvrir une dimension plus profonde que le souci de notre bien-être individuel. Elles ouvrent l’esprit à l’universel. Les grands philosophes sont des exemples éminents de réflexion sur toutes ces questions. Des études en philosophie, qu’elles soient autodidactes ou sanctionnées par un diplôme, constituent un moyen privilégié pour ouvrir son esprit à des questions comme celles-là et l’entraîner à y répondre en exerçant son intelligence.

 

Il est temps maintenant de mettre des nuances dans tout ce tableau. L’opinion publique charrie une foule de clichés à propos de la philosophie et des philosophes. On raconte par exemple que les philosophes pensent sans faire ce que les autres font sans penser, qu’ils vivent dans un monde d’idées, loin des faits et des « vraies affaires ». On croit avoir tout compris en affirmant que les gens ordinaires, c’est-à-dire les gens pratiques, ont les pieds bien sur terre, tandis que les philosophes ont la tête dans les nuages. Je dirais que l’opinion publique est « philophobe » et que ce clivage qu’elle met entre la philosophie et la vraie vie n’a pas lieu d’être. Les philosophes authentiques sont peut-être ceux qu’on remarque le moins dans le fond. Je les situerais entre deux extrêmes. Le premier consiste dans un excès d’esprit pratique, c’est-à-dire à vivre au ras de ses affaires personnelles et à n’accorder de la valeur qu’à ce qui s’y rapporte. La vie civile n’est pas faite pour des individus aussi égoïstes et refermés sur eux-mêmes. L’autre extrême consiste dans l’excès contraire, c’est-à-dire à valoriser les choses de l’esprit au point de s’oublier soi-même et se mettre en péril. Une telle conduite n’est pas raisonnable, du moins pas dans la vie civile. L’opinion publique a tendance à ne remarquer que les extrêmes et ne voit pas ce qui est au milieu. Elle ne voit pas qu’il y a d’authentiques philosophes dans notre société. Ceux-ci exercent toutes sortes de métiers, ce sont des professionnels de la santé, de l’éducation, des dirigeants d’entreprises, des travailleurs autonomes, des gens de tous les horizons en somme. Qu’ont-ils de plus que les autres? Ce ne sont pas les diplômes qui les distinguent du reste, car on peut très bien faire sa vie sans diplôme. Je dirais simplement qu’ils ont compris et mis en pratique ce mot de Platon dans l’Apologie de Socrate : « Une vie sans examen ne mérite pas d’être vécue. ».[2] La philosophie ne rend pas les gens différents des autres. Elle ne les rend pas non plus supérieurs. Je dirais simplement qu’elle les rend plus humains. C’est à mon sens ce que le public doit retenir d’une campagne comme celle-ci et je suis bien heureux d’y avoir participé.

 

Serge Tisseur

14 mars 2014

 

[1] Je dis que j’ai fini par le comprendre, mais c’est aussi avec l’aide de Karl Jaspers (1883-1969), auteur d’une magnifique Introduction à la philosophie, traduit de l’allemand par Jeanne Hersch, Paris, Plon, 2001, collection « 10/18 ».

[2] Apologie de Socrate, 38a.